Le béton flexible de Marei Rei

Rédaction
30/11/2018

Nouveau show-room de la galerie Gosserez, à Paris, “Le 16” propose une exposition dédiée à la designeuse berlinoise Marei Rei. Cette dernière y présente des tapis et tapisseries aux textures inhabituelles. Le lin, le feutre, le coton, le cuir et le béton s’y entremêlent. Echange avec l’artiste.

L’artiste Marei Rei imagine une expérience sensorielle nouvelle pour le tapis, cet objet du quotidien. [©Ludovic Maisant & Jonas Loellmann]
L’artiste Marei Rei imagine une expérience sensorielle nouvelle pour le tapis, cet objet du quotidien. [©Ludovic Maisant & Jonas Loellmann]

Pourquoi utiliser le béton dans vos tapis et vos tapisseries ?
Marei Rei :Je travaille avec les matériaux de mon environnement. Je vis dans une grande ville, Berlin, où le béton m’entoure tous les jours.

Comment introduisez-vous cette matière dans votre travail ?
Je combine le béton avec de la laine ou du lin tissés à la main. Et ce, pour créer des tissus sensibles, à la fois à base de matériaux souples et durs. Ma façon de travailler avec le béton est fondée sur ma curiosité : transformer le béton lourd et massif en quelque chose de léger et de flexible. Et aussi créer une situation dans laquelle vous pouvez expérimenter la matière dans son existence multiple.

Réalisez-vous vous-même les matériaux propres à chaque travail ?
Oui, je développe tous mes matériaux par moi-même. Passer du temps à créer chacun d’entre eux est un processus très personnel et intuitif. Ceci constitue pour moi l’essentiel de mon travail.

Marei Rei, Concrete n °10, béton sur textile, lin naturel tissé à la main, cuir, base de tissage. [©Ludovic Maisant & Jonas Loellmann]
Marei Rei, Concrete n °10, béton sur textile, lin naturel tissé à la main, cuir, base de tissage. [©Ludovic Maisant & Jonas Loellmann]

Comment le béton vous inspire-t-il ?
La surface du béton est sensée être froide. Mais pour moi, ce matériau est avant tout silencieux. Ce que j’aime en lui, c’est que presque tout le monde est en contact avec. C’est comme un vêtement qui nous habille et avec qui nous vivons tous les jours. Je suis inspirée par la part incontrôlée du coulage du béton. Par exemple, lorsque j’utilise des pigments dedans, de la terre de couleur différente ou de la cendre à la place du sable. Pour rendre le béton flexible, je le “casse”. Ainsi, les fissures et les irrégularités jouent un rôle très important dans mon travail. Pour traiter les erreurs, les fissures et les irrégularités, j’inclus le côté dynamique du matériau et du processus. Je travaille avec l’inconnu et l’inattendu. A chaque instant, je fais confiance à l’intuition de mes mains et j’espère toujours pouvoir trouver le juste équilibre entre l’effondrement et la reprise. Ce qui est souvent incertain.

Les tapis et tapisseries de Marei Rei sont une invitation à changer de perspective, à vivre une autre expérience, à nous interroger sur la place de ces matériaux, que l’on retrouve ici où ils ne devraient pas être.. [©Ludovic Maisant & Jonas Loellmann]
Les tapis et tapisseries de Marei Rei sont une invitation à changer de perspective, à vivre une autre expérience, à nous interroger sur la place de ces matériaux, que l’on retrouve ici où ils ne devraient pas être.. [©Ludovic Maisant & Jonas Loellmann]

Comment pouvez-vous décrire votre travail ?
J’entrelace des matériaux durs et mous, “désaccordés”, dans des tissus. Mes œuvres sont toutes des pièces uniques et leur fabrication est un long processus. Chaque tapis, textile tissé et béton coulé, raconte une histoire avec son caractère propre. Les tapis sont des anagrammes de matières, qui nous invitent à faire une expérience à chaque fois différente. L’histoire commence, en coulant le béton léger sur le sol de mon atelier. Puis, en construisant un banc de tissage autour pour tisser et coudre la masse “bétonnée” avec des fils de laine ou de lin. Je travaille avec mes mains et suis toujours en contact avec les matériaux. Je les montre sous un autre angle, un angle sous lequel il n’est pas commun de les voir. C’est une forme de réécriture. Je modifie les schémas habituels pour les faire découvrir autrement. Le dur devient souple, le sable est remplacé par la cendre et le lourd devient léger. Les tapis et tapisseries sont une invitation à changer de perspective, à vivre une autre expérience, à nous interroger sur la place de ces matériaux, que l’on retrouve ici où ils ne devraient pas être. De nouveaux emplois et de nouvelles qualités sont alors élaborés : le tissage devient le cadre de l’œuvre, les matières se croisent et s’entrelacent, et la masse solide du béton devient flexible.

Propos recueillis par Muriel Carbonnet

“Le 16” est situé 16 rue de Montmorency 75003 Paris. Exposition jusqu’au 12 janvier 2019.