La Halle des Messageries ou la naissance de la précontrainte

Rédaction
22/04/2021
Modifié le 16/05/2022 à 16:14

Bien caché à l'abri des regards, le long des voies de chemin de fer, elle étend ses trois nefs sur 310 mètres. La Halle des Messageries de la gare d'Austerlitz est l'une des oeuvre majeure conçue par l'ingénieur Eugène Freyssinet. L'aboutissement de quinze années de recherches sur l'allègement et l'économie des ossatures tramées.

L’encastrement des auvents dans les épaisses travées permet l’allègement des tirants obliques extérieurs [©Nello Giambi]
L’encastrement des auvents dans les épaisses travées permet l’allègement des tirants obliques extérieurs [©Nello Giambi]

Elle constitue l’un des derniers projets architecturaux en béton armé, conçu et exécuté par Eugène Freyssinet. L’ultime édifice majeur de l’ingénieur subsistant à Paris. La Halle des Messageries de la gare d’Austerlitz s’étend sur 310 m. Trois nefs, le long des voies de chemin de fer dans le 13e arrondissement de Paris. Cette architecture de béton et de verre, construite entre 1927 et 1929, fait face à la Bibliothèque nationale de France. Une implantation singulière qui l’a empêchée de se faire connaître malgré ses dimensions imposantes. 

Sous une apparente simplicité de formes, la Halle révèle une structure complexe. Son esthétisme en fait un chef-d’oeuvre de l’architecture. L’un des plus aboutis d’Eugène Freyssinet, qui dissimule dans un projet épuré tous les efforts déployés. Associant un nombre limité d’éléments structuraux à une géométrie minimaliste. 

Une géométrie minimaliste

Les traversées basses des façades latérales composent les principales ossatures de contreventement transversal des Messageries. Elles engendrent deux immenses portiques. Qui stabilisent l’édifice par leurs puissants piliers, qui s’affinent au fur et à mesure qu’ils s’élèvent ,“assis ” sur de profondes semelles de fondation. 

Contrairement à cette structure béton monolithique, la partie vitrée du bâtiment est découpée latéralement toutes les quatre travées (soit 41 m) par des joints de dilatation. Ces joints fendent les piliers de la partie haute des façades. Mais aussi sectionnent ensuite les voûtes, leurs tirants et poteaux porteurs. Ceci, avant d’aboutir au niveau des porte-à-faux du long pan opposé. 

L’éclairage et la légèreté structurelle constituent les deux dimensions fondatrices de l’architecture. De la fonction donnée à la Halle en sont tirées ses formes. Les deux étant pensées pour interagir entre elles. Ainsi, ses 310 m correspondent à la longueur des trains achalandés de colis et marchandises. 

Eclairage et légèreté structurelle

L’éclairage zénithal accentue l’impression de légèreté du bâtiment. [©Nello Giambi]
L’éclairage zénithal accentue l’impression de légèreté du bâtiment. [©Nello Giambi]

Réalisée pour la  Compagnie du Paris-Orléans, la Halle des Messageries a été exécutée à partir des plans du Service de l’exploitation de la Compagnie du Paris-Orléans, promus par l’ingénieur Victor Sabouret. Dès 1927, le concours d’entreprises, lancé sur la base de ces plans préparatoires, est remporté par le projet de la société Limousin conçu par Eugène Freyssinet alors directeur technique de l’entreprise. Deux ans plus tard, la Halle des Messageries sera livrée. Et mise en service le 19 mars 1929 pour alimenter Paris en colis et marchandises depuis Orléans. 

La Halle des Messageries fait figure de première pour Eugène Freyssinet qui n’avait jusqu’alors jamais conçu d’édifices exigeant une structure aussi allégée, fluide et lumineuse. La construction d’un fin « parapluie » de béton composé de poteaux et de voûtes minces est, pour l’ingénieur, un exercice inédit. Le projet mêlant intelligemment héritage culturel et innovation technique, tirant son essence de l’enseignement reçu par Freyssinet à l’Ecole nationale des ponts et chaussées..

Totalement ajourées, les façades au design épuré à l’extrême, sous la forme de trames de béton, accueillent d’immenses pans vitrés horizontaux. Ces ouvertures s’étendent sur toute la longueur de l’ouvrage, autorisant des jeux de lumière qui accentuent un peu plus encore la légèreté de la structure. Celle des auvents notamment, dont l’encastrement dans les épaisses travées des longs pans permet l’allègement des tirants obliques extérieurs. 

Des voiles par pré-tension

L’ossature de la Halle des Messageries s’articule autour de trois nefs principales. [©Nello Giambi]
L’ossature de la Halle des Messageries s’articule autour de trois nefs principales. [©Nello Giambi]

La mise en œuvre des voiles par pré-tension des tirants marque une invention constructive majeure. D’autant plus considérable qu’il s’agit d’une application directe des réflexions de l’ingénieur sur la précontrainte du béton. Il dépose d’ailleurs le brevet fondateur du nouveau matériau en octobre 1928. Au moment même où il construit les Messageries et leurs auvents. 

On comprend d’autant mieux que la Halle fasse figure de jalon fondamental dans la genèse de la précontrainte et, par conséquent, dans l’histoire de l’art de bâtir du XXe siècle. 

En 1985, la SEMAPA – Société d’économie mixte d’aménagement de Paris –, a envisagé de raser la Halle des Messageries. Mais c’était sans compter sur l’Etablissement public pour le palais de justice de Paris (EPPJP) qui a affiché sa ferme intention de conserver l’édifice pour y loger son projet de nouveau Tribunal de Grande Instance. Le projet étant en attente, la préservation des Messageries ne repose sur aucune certitude. 

Aujourd’hui encore, elle est utilisée comme modules d’échanges pour marchandises. 

Anne-Sophie Lassus

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