Tour Montparnasse : Je t’aime… moi non plus

Muriel Carbonnet
10/05/2021

Le 12 septembre dernier, la Tour Montparnasse a fêté en grandes pompes ses 40 ans Peu de gens s’en souviennent, mais le 18 juin 1973, la capitale prenait de la hauteur. Avec ses 210 m, la plus haute tour d’Europe à l’époque, symbole du modernisme urbain, déchaînait les passions. Retour sur sa construction.

Vue aérienne depuis la tour en construction (40e étage), montrant les travaux de voirie et la construction du souterrain avenue du Maine. [©Claude Avron]

Conçue dès le départ dans la “douleur”, la tour a suscité climat d’hostilité et polémiques, mais à l’époque, le projet a été porté par André Malraux et Georges Pompidou. Nous sommes à la fin des années 1950. Il faudra 11 ans pour que débutent les travaux, en 1969 sous la houlette des architectes Jean Saubot, Eugène Beaudouin, Urbain Cassan et Louis de Hoÿm de Marien. Et bien que « Paris n’aime pas les tours, sauf à bonne distance et en bouquet, comme à la Défense, mais à l’intérieur du périph’, jamais ! »1, commence alors ce que certains nomment “l’hérésie urbaine”.

Un chemin semé d’embûches

C’est en 1956, pourtant projet d’avant-guerre, que l’ancienne gare Montparnasse est prévue d’être démolie, pour être remplacée par la future gare du Maine, le tout sur 8 ha. Le 8 juillet 1957, le conseil municipal adopte le projet Maine-Montparnasse. En parallèle, il est envisagé de reconstruire l’ensemble du quartier (situé entre les VIe, XIVe et XVe arrondissements). La nouvelle gare va être prétexte à l’édification d’un projet de plus grande échelle. Et c’est là que se profilent, sur ce qui reste de l’ancienne gare Montparnasse, des études faisant apparaître qu’un immeuble élevé s’inscrirait “favorablement” au cœur du nouveau centre de vie créé à Montparnasse, bien éloigné du quartier des artistes comme Apollinaire, Gauguin, Matisse et “le douanier” Rousseau de l’entre-deux-guerres ! Place à la modernité. Commence alors un bras de fer entre les “pour” et les “contre”… “Pour” qui finiront par l’emporter, non sans mal… C’est une histoire très compliquée, technique et politique que celle de la tour. Au tout début des années 1960, elle était prévue au-dessus de la gare, mais le projet se déplace vers la rue de Rennes. Malraux veut du visible, un nouveau “campanile” dans le ciel de Paris. L’opération Maine-Montparnasse est gigantesque, combinant la destruction de l’ancienne gare Montparnasse, l’extension de la gare du Maine, la construction d’un ensemble de bureaux, la rénovation du quartier Plaisance-Vandamme, l’élargissement des rues du Départ et de l’Arrivée… Une vingtaine d’hectares sont concernés. Nombre d’immeubles, souvent vétustes, sont rasés.

Et finalement, la tour sort de terre

Vue extérieure depuis la rue du Départ de la structure de la ligne de métro n° 6.

La bataille reprend de plus belle pendant de nombreuses années. Mai 68 passe par là. Symbole du capitalisme, la tour n’est plus cet objet phare qui fait rêver ! Mais le 15 septembre 1969, ses travaux commencent. Enfin ! Le chantier s’annonce phénoménal. Quelque 420 000 m3 de gravats sont préalablement déblayés. Les fondations et les terrassements nécessitent que l’on coule dans les profondeurs crayeuses du terrain 56 piliers en béton armé qui s’enfoncent à 70 m pour soutenir l’édifice de 120 000 t. La tour passe dessus la ligne n° 6 du métro. Qu’à cela ne tienne, un corsage de protection en béton est conçu. Une quinzaine de grues sont installées. A partir de janvier 1971, l’ensemble des travaux prend forme, à raison de 15 cm par heure. En mars 1972, le point culminant est atteint : 200 m et 57 étages. Quelque 62 500 m3 de béton ont été nécessaires. Le 18 juin 1973, l’inauguration de la tour se déroule dans un décor de chantier inachevé. Elle est immense, décriée par les uns, encensée par les autres. Et c’est encore le cas, 40 ans après. La prouesse architecturale traînera vite un boulet : l’amiante, largement utilisé à l’époque. Les travaux de désamiantage démarrent en 2003 puis, en 2006 et 2009, deux arrêtés préfectoraux imposent « des mesures pour limiter le risque de pollution et favoriser les contrôles réalisés » par l’Inspection du travail et la Caisse d’assurance maladie. Et le débat a été relancé de plus belle cet été, après des dépassements de taux d’amiante détectés dans la tour. Décidément… Il ne faut cependant pas perdre de vue, qu’hormis les 5 000 personnes qui occupent ses locaux, plus d’un million de touristes viennent admirer la vue de son 59e étage. Et si la Demoiselle de béton avait été tout simplement en avance sur son époque ?

Muriel Carbonnet

1 Extrait du livre “La tour Montparnasse 1973-2013. Je t’aime… moi non plus ”, éd. De La Martinière, Sylvie Andreu et Michèle Leloup. Ces deux journalistes férues d’architecture signent la première biographie de la Tour, un livre d’histoire mais aussi de témoignages.