Paul Andreu : «Le béton est devenu une matière high-tech»

Rédaction
06/11/2018

Paul Andreu est connu comme “architecte d’aéroports”. Son travail au sein d’ADP ne doit pas occulter une production personnelles très diversifiée.

[©Paul Maurer/Paul Andreu Architecture]
Paul Andreu devant l’Opéra de Pékin. [©Paul Maurer/Paul Andreu Architecture]

Disparu le 12 octobre 2018, Paul Andreu était surtout connu comme “architecte d’aéroports”. Son travail au sein d’Aéroports de Paris ne doit pas occulter une production personnelle très diversifiée, comme l’illustre l’Opéra de Pékin (Grand Théâtre national de Chine) récemment inauguré. Depuis toujours, il garde ses distances par rapport aux tendances à la mode et aux discours dominants, y compris dans son rapport aux matériaux. Nous publions ici l’interview réalisé par Jean-Pierre Menard, paru dans Béton[s] le Magazine n° 17 de Juillet/Août 2008.

Béton[s] Le Magazine : Comment avez-vous découvert le béton en tant que matériau d’architecture ?
Paul Andreu : Mes premiers souvenirs significatifs datent de mes études aux Beaux Arts. Le béton était alors le matériau roi en France, en particulier aux yeux des émules de Le Corbusier. Personnellement, je respectais ses théories et son talent, mais j’avais des réserves sur l’homme, ne serait-ce qu’en raison de ses liens avec le régime de Vichy pendant la guerre. Mon admiration allait plutôt vers Frank Lloyd Wright et Alvar Aalto, qui utilisaient les matériaux avec une grande sensibilité. Le béton bien entendu, mais aussi des matières naturelles comme la pierre et le bois. Spontanément, j’aimais la pierre, celle des architectures romane et gothique, ou même celle des Grecs et des Romains. Le béton m’est apparu comme la pierre du XXesiècle. En fait, on “baignait” dans le béton et j’étais moi aussi sensible à l’expression de la vérité du matériau typique du béton brut, d’autant que j’ai toujours détesté les habillages.

Avec l’expérience, comment a évolué votre rapport au béton et aux autres matériaux ?
P. A. : Pour Roissy 1, ma première commande importante, le béton s’est imposé d’emblée : il était impossible de réaliser un tel projet en métal. Pour moi, le métal est d’abord associé au verre et à la lumière. A Roissy 1 déjà, je l’ai utilisé pour les verrières. Depuis, il y a de plus en plus de métal dans mes projets. Cela s’explique précisément par la recherche de la lumière naturelle dans l’espace. 
Il faut dire également qu’il est difficile de construire en béton apparent, surtout sur un grand chantier, qui exige un contrôle de tous les instants. Les techniques ont beaucoup progressé, avec les coffrages métalliques industriels en particulier, mais, dans le même temps, on a tué certains savoir-faire, il manque “l’intelligence de la main”. Je me souviens qu’au début du chantier de Roissy 1, tous les chefs d’équipes avaient été réunis pour une conférence de présentation du projet. Les enjeux techniques et les responsabilités de chacun dans la réussite du projet avaient été explicités. Il en avait résulté une certaine émulation. Je crois que beaucoup de choses ont évolué trop vite pour les entreprises, qui, pour des raisons sociologico-économiques, ne suivent plus. En résumé, le béton exige une chaîne de compétences de la main-d’œuvre difficile à obtenir aujourd’hui. Le chantier d’un bâtiment en acier relève du montage, alors que le béton armé se fabrique finalement sur place. Bien sûr, il y a aussi la préfabrication, mais la question du nœud, de la liaison, de la continuité reste pour moi problématique.
Le béton est devenu une matière high-tech. Les bétons auto-plaçants par exemple ont des performances fantastiques, mais leurs qualités sont en quelque sorte “cachées”, comme souvent dans le bâtiment aujourd’hui. Des confrères et des entreprises allemands m’ont dit avoir renoncé au béton apparent à l’extérieur par crainte des procès. Ils l’utilisent comme matériau d’intérieur. Il n’y a peut-être qu’au Japon et en Australie que les bétons structurels apparents restent faisables sur un grand projet.
Maintenant, je me passionne plutôt pour les structures mixtes. A la limite, peu importe le matériau, tout dépend de l’objectif : pour la transparence, le métal et le verre, pour le massif, le béton.

Est-ce que l’informatique a changé votre travail ?
P. A. : Profondément pour les études techniques, la production de documents et la communication avec les partenaires. Pour la conception de l’Opéra de Pékin par exemple, nous avions un système de CAO et de DAO extraordinaire. En revanche, je ne crois pas à l’ordinateur comme outil de création architecturale. La possibilité de dessiner n’importe quelle forme complexe ne rime à rien en soi. Le “morphing1” à la mode est typiquement, je le crains, une sorte de style issu directement de l’ordinateur.

Et comment appréhendez-vous la haute qualité environnementale et le développement durable?
P. A. : D’une certaine manière, je suis un adepte de la “religion HQE”, mais pas de son clergé, qui m’apparaît souvent plus opportuniste que sérieux. J’ai parfois l’impression que, sur ce sujet important, on communique beaucoup avant d’y avoir réfléchi vraiment. Pour ma part, je garde à l’esprit un principe de base : ne pas gaspiller la matière. Quand j’entends parler d’une tour, dont la construction demande 100 000 t d’acier, je doute que sa conception relève du développement durable.
Ce sujet est aussi complexe que passionnant. Sur un plan concret, je comprends la logique et l’intérêt de l’isolation thermique par l’extérieur, mais se pose le problème à mon sens mal résolu du parement et, au-delà, de la perception de l’épaisseur, du poids, tout ce qui est si rassurant dans une façade en béton.
A l’avenir, l’environnement sera peut-être à l’origine d’un renouveau complet dans l’art de construire. Cela remettra sans doute en cause notre attitude face aux matériaux. Au XXesiècle, on a broyé la pierre en petits éléments solidarisés par du ciment pour créer le béton. On a opéré de même avec les fibres de bois collées au moyen d’une résine pour réaliser des panneaux de contre-plaqué ou d’aggloméré. Pour le XXIesiècle, il faudra certainement inventer autre chose.

Propos recueillis par Jean-Pierre Ménard

1Le morphing est une technique de traitement d’image, permettant de passer d’une image A à une image B de façon progressive.

Quelques dates

1938 – Naissance à Bordeaux (Caudéran)
1958 – Diplômé de l’Ecole polytechnique
1963 – Ingénieur en chef des Ponts et Chaussées
1968 – Architecte DPLG
1977 – Grand Prix national d’architecture
1995 – Prix Aga Khan d’architecture
2006 – Grand Prix du Globe de Cristal, décerné par l’Académie Internationale d’architecture

Par ailleurs, Paul Andreu est membre de l’Académie des Beaux Arts, membre de l’Académie d’Architecture, officier de la Légion d’honneur, grand officier de l’Ordre national du Mérite, commandeur des Arts et Lettres

Principales réalisations

Les aéroports :

• Abu Dhabi (Emirats arabes unis), 
• Brunei, 
• Conakry (Guinée), 
• Dar Es-Salaam (Tanzanie), 
• Le Caire (Egypte), 
• Maya-Maya (Congo), 
• Nice Côte d’Azur, 
• Roissy – Charles de Gaulle 1 
(Sur ces pré-cités, Paul Andreu est intervenu en qualité de directeur de projet et architecte, période 1963-1984), 

• Roissy – Charles de Gaulle 2
(Module D en 1985, Terminal 2F en 1997, Hall A – Nouveau satellite en 1999, Terminal 2E en 2003, Extension terminal 3 – phase 2 en 2007)
• Soekarno-Hatta (Indonésie), 
• Extension terminal 1 Orly Ouest, 
• Bordeaux Mérignac, 
• Pôle-Caraïbes, à Pointe-à-Pitre, 
• Santiago du Chili, 
• Téhéran (Iran), 
• Abu Dhabi (module 2), 
• Shanghai Pu Dong (Chine), 
• DubaÏ (Terminal 3) …

Autres projets 

• Centrale nucléaire de Cruas (1980), 
• Grande Arche de La Défense (avec Johann Otto Von Spreckelsen, 1984), 
• Terminal français du Tunnel sous la Manche à Calais (1986), 
• Gare TGV/RER – Module d’échanges à Roissy (avec l’Agence des Gares – Jean-Marie Dutilleux – 1998), 
• Hôtel Sheraton à Roissy (1996), 
• Cité de l’Europe – Centre de commerces et de loisirs à Calais (1995), 
• Complexe omnisport de Canton, Chine (2001), 
• Grand théâtre national de Chine à Pékin (2007)…

Retrouvez ici l’article sur le décès de Paul Andreu.

Vous avez aimé cet article, et avez envie de le partager ?

Réagir à cet article