Louis Harel de la Noë : Ingénieur de l’esthétisme

Yann Butillon
27/07/2011

Breton d’origine, Louis Harel de la Noë, polytechnicien et diplômé de l’Ecole nationale des ponts et chaussées, a laissé la majeure partie de son œuvre dans le paysage de sa région. Alors qu’une grande carrière dans l’ouvrage d’art métallique débutait pour lui, il a, pour des raisons d’économie, fait le choix du béton armé.

Louis Harel, un ingénieur touche-à-tout qui a expérimenté le béton dans ses constructions.

Louis Harel de la Noë est né à Saint-Brieuc, en 1852. Elève brillant, il intègre Polytechnique, en 1870, en compagnie d’un certain Fulgence Bienvenüe (“père” du métro parisien) et de Ferdinand Foch (bientôt maréchal de France). Puis en 1872, toujours accompagné de Bienvenüe, il entre à l’Ecole nationale des ponts et chaussées dont il sortira avant-dernier, en raison d’une toute nouvelle liberté parisienne ! Jusqu’en 1893, il enchaîne les nominations annuelles, laissant derrière lui, chemins de fer, ouvrages d’art métallique et ports. Pour la seconde fois en 1893, il est nommé en Sarthe, avec pour mission de superviser la construction de la ligne ferroviaire Le Mans – Orléans, et de compléter le réseau départemental de 125 km de nouvelles lignes. Il y laissera deux de ses chefs-d’œuvre : la gare centrale du Mans et le pont en “X” de la ville.

Un souci constant d’économie.

Le fameux pont en “X” du Mans conçu par Louis Harel de la Noé. [©DR]

Lors de la conception de la ligne du tramway allant du Mans à Saint-Denis d’Orques, on se rend compte que le tracé coupera celui de la ligne allant de Pontlieue au cimetière. Harel prend alors l’audacieuse décision de les faire se croiser en leur centre à niveau, au-dessus de la Sarthe d’où son surnom de pont en “X”. Cet édifice est la première construction de l’ingénieur breton en béton armé ou “sidéro-ciment” comme il était nommé à l’époque. Décrié par ses collègues pour ce choix, personne ne connaissait alors le vieillissement du béton, Harel ne fléchit pas et met en avant les économies faites avec son processus. Le budget attribué à la construction du pont est de 45 000 anciens francs, il sera livré pour 33 000 et ne sera détruit qu’en 1944 par l’armée allemande. L’ingénieur poussera l’économie jusqu’à recycler de vieux rails pour armer le béton de fondation sur les enrochements. Son œuvre lui vaudra la Légion d’honneur en 1898 et la médaille d’or des Sciences à l’Exposition universelle de 1900.

Entre rationalisme et esthétisme.

Le viaduc de Port-Nieux (Côtes-d’Armor) est l’un des rares édifices de Harel de la Noé encore debout. [©Ameno]

Nommé dans les Côtes-du-Nord (aujourd’hui Côtes-d’Armor) en 1903, le polytechnicien va vite trouver un terrain de jeu à ses expérimentations en béton. Il prend la charge de la construction du premier réseau ferroviaire du département, et devra ainsi dessiner de nombreux ouvrages d’art. Le plus notable, le viaduc de Souzain, enjambe la vallée du Gouët, sur une longueur de 274 m. Cette fois, c’est dans la conception que Harel innove. Le viaduc est constitué d’un tablier en béton armé, assis sur deux hauteurs de piles en béton armé, reliées entre elles par de petits arcs en béton. L’ouvrage sera classé aux Monuments historiques, mais tout de même dynamité en 1995 sur arbitrage ministériel. Une action qui poussera des passionnés à lancer une campagne de protection des ouvrages de Harel, par le biais d’une association, Ameno, encore très active aujourd’hui.

Mais s’il ne fallait retenir qu’une seule œuvre symbolisant Harel de Noë, ce serait la gare de la Ferté-Bernard sur la ligne de tramway de La Détourbe à la Montmirail dans la Sarthe. Cette gare lui vaudra le surnom de “Père Nougat”. D’une part Harel innove en regroupant dans le même édifice réception, quais, et halle à marchandises. D’autre part, il laisse libre court à son goût pour l’artistique en surchargeant l’édifice d’épis, de festons, de voûtains ou de brique, tant et si bien que d’extérieur, le profane ne soupçonnait nullement la fonction de l’édifice. Elle fut détruite en 1949, mais résume bien, à elle seule, les idées novatrices d’un ingénieur touche-à-tout.

Yann Butillon