L’épopée guerrière des bateaux en béton

Yann Butillon
30/06/2021

Les deux guerres mondiales sont deux des pages les plus sombres de l’humanité. Mais dans ces heures de sang, l’homme fait souvent preuve d’ingéniosité. Les bateaux en béton en sont une excellente illustration.

Le S.S. Atlantus peu de temps après qu’il fût immergé au large de Sunset Beach en Floride. [©DR]

A l’aube de la Première Guerre mondiale, les Etats-Unis pratiquent une politique dite isolationniste. Ils se contentent de ravitailler les forces de l’Entente (France, Royaume-Uni et Empire russe). Mais les Allemands, tentant d’imposer un blocus dans la Manche, lancent une guerre sous-marine et coulent les bateaux commerciaux, y compris ceux des pays non engagés. En réponse, le 6 avril 1917, les Etats-Unis déclarent la guerre à l’Allemagne. Le besoin en navires augmentant, l’acier vient rapidement à manquer. L’idée est alors de remplacer une bonne partie de l’acier par du béton.

Ces bateaux sont nés en France. En 1848, Joseph-Louis Lambot construit une barque en béton pour se promener sur l’étang de sa propriété à Miraval, située en plein cœur de la Provence : un prototype qu’il présentera à l’Exposition universelle parisienne de 1855. Le 2 août 1917, le Norvégien N.K. Fougner inaugure le premier bateau-béton, capable de naviguer en mer. Il prendra aussitôt la tête du projet américain. Le 12 avril 1918, le président Woodrow Wilson lance un plan de construction de 24 bateaux pour 50 M$. Ceux-ci devront être capables de transporter entre 3 000 et 5 000 t de marchandises, pétrole ou équipements militaires. Fin novembre 1918, le premier navire, le S.S. Polias, sort des usines de la Fougner Shipbuilding Company de New York, mais… la guerre a pris fin le 11 novembre. Sur vingt-quatre embarcations programmées, seules douze prendront la mer. Le S.S. Atlantus est resté le plus célèbre d’entre eux, il a ramené à la maison de nombreux soldats américains ayant combattu en Europe. Il est aujourd’hui immergé au large de Sunset Beach en Floride et sert de plongeoir aux millions de touristes qui viennent nager à sa hauteur.

Un rythme de construction d’un bateau par mois

Les bateaux de la Seconde Guerre mondiale portent les noms de célèbres ingénieurs ou inventeurs du béton, ici Armand Considère. [©DR]

Lors du second conflit mondialisé, les Etats-Unis adoptent la même position qu’en 1914. Le président Franklin D. Roosevelt n’engage pas ses troupes, mais fournit armes et munitions aux Alliés (France et Royaume-Uni principalement). Mais l’attaque japonaise sur Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, propulse le géant dans le conflit. Il faut à nouveau gonfler la flotte. D’autant que les Américains doivent lutter à la fois en Europe et dans le Pacifique. Dès début 1942, la commission maritime signe un accord avec la McCloskey and Company of Philadelphia pour la construction de 24 bateaux-béton. La division, désormais appelée “Les McCloskey” bénéficie de la construction standardisée des pièces, ce qui permet de sortir un bateau par mois des chantiers navals de Tampa Bay, en Floride. Chacun des navires a une capacité de 3 000 t et porte le patronyme des grands noms du béton : Considère, Le Chatelier ou Vicat pour les Français. Le premier à prendre la mer est le S.S. David O. Saylor, en novembre 1943.

Deux bateaux et 232 caissons pour le Débarquement

Si la plupart des bâtiments servirent pour le ravitaillement ou l’entraînement des troupes, le Saylor et le S.S. Vitruvius participèrent au Débarquement en Normandie, le 6 juin 1944. Pour l’occasion, l’US Navy a aussi construit 232 caissons en béton armé de 62 m de long, remorqués jusqu’aux plages de Normandie où ils servirent de plates-formes de débarquement. A la fin de la guerre, les bateaux encore à flots furent immergés pour protéger des sites industriels des caprices des eaux. L’ouvrage le plus impressionnant reste le brise-lame géant sur la Powell River, en Colombie Britannique, au Canada. Dix bateaux-béton, dont le Peralta (relique de la Première Guerre mondiale), furent coulés pour protéger une usine de production de papier. Les bateaux sont encore visibles aujourd’hui et restent les meilleurs témoins de la fantastique épopée des bateaux en béton des deux guerres mondiales.

Yann Butillon