Gymnase de Bagdad : Œuvre posthume de Le Corbusier

Muriel Carbonnet
03/06/2021

Le Corbusier était sans doute l’architecte le plus célèbre en Europe lorsque le Bureau irakien du développement lui a commandé en 1955, le premier complexe sportif et le premier stade de dimensions olympiques pour la capitale, Bagdad. Retour sur ce vaisseau de béton, œuvre posthume du maître.

Le Corbusier travaillant au projet de Bagdad avec deux de ses collaborateurs. [©René Burri]

Dans les années 1950, l’Irak, et particulièrement sa capitale, semble en passe de devenir un haut lieu de l’architecture moderne. En 1957, Le Corbusier est le premier d’un groupe d’architectes de renom international appelés à travailler à Bagdad, tels que Frank Lloyd Wright, Walter Gropius, Alvar Aalto ou encore Gio Ponti, chargés de concevoir respectivement un opéra, une université, un musée et le siège administratif du Bureau du développement. A cette époque, Le Corbusier vient d’achever son Unité d’habitation à Marseille et la chapelle Notre-Dame-du-Haut à Ronchamp (70), qui lui ont valu de nombreux éloges, et se lance à peine dans les dessins préparatoires et le schéma directeur de Chandigarh, en Inde.

Par son échelle et la qualité des architectes choisis, l’ensemble des bâtiments prévus à Bagdad relève d’un plan de construction et d’urbanisme alors sans précédent. Il reflète les ambitions de l’élite irakienne : transformer la capitale en une véritable métropole d’avant-garde, internationale, et dont le rayonnement s’étendrait sur le Moyen-Orient tout entier. Cependant, la tourmente politique des années 1958 hantera le projet jusqu’à son achèvement. De même que le pays sera l’objet de transformations radicales, de même, le destin de la cité sportive olympique fluctuera au gré des renversements de gouvernement et de multiples revirements sur le choix du site. D’une cité olympique commandée par l’Irak à Le Corbusier, seuls ont d’abord vu le jour des milliers de dessins, esquisses, plans et correspondances, fixant le travail de l’architecte dans le moindre détail.

25 ans d’épreuves ininterrompues

Au-delà de son rôle purement fonctionnel d’entrée et de sortie, la rampe permet l’expérience de la “promenade architecturale” selon Le Corbusier. [©FLC/ADAGP/Caecilia Pieri]

Décédé en 1965, Le Corbusier ne verra pas la fin de ce projet. Seul le gymnase, sur lequel il a travaillé jusqu’à sa mort, aura été terminé en 1980, selon les plans d’origine, sous la direction de l’architecte français Axel Mesny, Au début des années 1980, le projet renaît en effet par la volonté du nouveau président de l’époque, Saddam Hussein. Les plans du gymnase sont repris par un bureau d’études dirigé par un ancien associé de Le Corbusier, Georges-Marc Présenté. On y retrouve une série de “signatures” du maître comme les pans ondulatoires, la rampe-promenade architecturale, l’éclairage zénithal, la “boîte à miracles” et, bien sûr, l’utilisation du béton. Son toit incurvé, son amphithéâtre à ciel ouvert, l’exceptionnelle qualité de la “peau” de béton, ses espaces intérieurs avec lumière zénithale et polychromie caractéristique signent une digne œuvre du maître, assez bien finie pour avoir résisté à vingt-cinq ans de conflits.

Devenu le “Gymnase Saddam”, il est occupé par les Américains de 2003 à 2005. Mais son destin est de nouveau en train de s’écrire. L’Irak essaie aujourd’hui, avec l’aide de la France, de rendre ses lettres de noblesses à ce monumental vaisseau amiral de béton.

Les spécialistes occidentaux ignoraient tout du gymnase. C’est une chercheuse française, Caecilia Pieri1, qui l’a découvert en 2005. Elle s’est aperçue que la Fondation Le Corbusier ne savait même pas si cette œuvre posthume avait été construite conformément aux plans.

Pourtant, la rénovation du gymnase tend à l’éloigner de la vision de Le Corbusier : les gradins se sont couverts de sièges de couleurs vives, des faux plafonds bloquent la lumière zénithale dans les vestiaires…, ces éléments constituent une intrusion manifeste pour les puristes. Mais la ligne générale de l’édifice, avec ses courbes caractéristique, et la façade extérieure lui restent fidèles, avec les symboles fétiches de Le Corbusier gravés dans le béton, ainsi que son credo “Là où naît l’ordre naît le bien-être”.

Muriel Carbonnet

1 Retrouvez toute l’histoire de cette œuvre de Le Corbusier dans l’ouvrage de Mina Marefat, Caecilia Pieri et Gilles Ragot : “Le gymnase de Le Corbusier à Bagdad” aux éditions du Patrimoine.