Emetteur d’Europe 1 : « La république des ondes »

Muriel Carbonnet
08/01/2018

L’extraordinaire hall de l’émetteur Europe 1 et sa toiture futuriste construits en 1954-1955 en Sarre (Allemagne) ont été sauvés in extremis par Eugène Freyssinet.

Retrouvez cet article dans le n° 80 de Béton[s] le Magazine.

La hall majestueux de l’émetteur Europe n° 1 à Feldberg. [©Marco Kany]
La hall majestueux de l’émetteur Europe n° 1, à Feldberg. [©Marco Kany]

En 1954, la Sarre est toujours sous occupation française. De fait, nombre de bâtiments y sont réalisés par des architectes français. Afin de contourner la contrainte issue du système de radiodiffusion française de droit public, à l’extérieur des frontières de la France naissent des radios dites “périphériques”.

L’avant-projet de mars 1954 de l’émetteur allemand pour la radio Europe n° 1 (en 1955, à Felsberg-Berus, près de Sarrelouis, en Sarre) est imaginé par le Français Jean-François Guédy. Qui est sorti fraîchement de l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts. La toiture du hall rappelle une feuille de palmier, une goutte d’eau très aplatie ou encore une coquille Saint-Jacques. Elle est portée par un système de raidisseurs disposé en éventail. La construction n’est pas réalisable selon ce tracé de légèreté. Ainsi, Bernard Lafaille et René Sarger sont engagés pour affiner la copie. A 317 m d’altitude, le bâtiment doit s’étendre sur 82 m de longueur, 43 m de largeur et 16 m de hauteur maximale.

Un “psychodrame technique”

A 317 m d’altitude, le bâtiment doit s’étendre sur 82 m de longueur, 43 m de largeur et 16 m de hauteur maximale. [©Marco Kany]
A 317 m d’altitude, le bâtiment doit s’étendre sur 82 m de longueur, 43 m de largeur et 16 m de hauteur maximale. [©Marco Kany]

Cette structure novatrice est constituée d’une coque en béton à double courbure, de 5 cm d’épaisseur, bordée par une poutre-ceinture en béton armé. Elle-même appuyée sur de fins poteaux périphériques que l’on peut voir en façade. La combinaison en tension dans le sens de la longueur du bâtiment et en pseudo-compression dans le sens de la largeur est extrêmement difficile à évaluer dans les années 1950.

Au début de l’été 1954, la construction est bien avancée. C’est alors que le directeur technique de l’entreprise chargée des travaux demande au bureau technique de lui indiquer la surélévation qu’il faut donner à chaque étai. Ceci, pour qu’après le décoffrage, le voile de la toiture, qui descend sous son propre poids, se trouve à sa cote théorique.

Après plusieurs jours, il apprend avec effroi que la toiture s’affaisserait d’environ 70 cm à l’issue du décoffrage. Au même moment, ce directeur technique dirige la construction d’un pont franchissant la Sarre, en béton précontraint selon les procédés Freyssinet. L’idée lui vient de remplacer les armatures de béton, inertes, qui arment le voile et l’accrochent à la couronne, par des câbles Freyssinet traversant la couronne. Et en les tendant, de soutenir le poids du béton du voile, pour assurer le décoffrage. Ceci, sans avoir à toucher aux étais. Soumis au bureau technique, ce projet est accepté. Une note technique justifiant les parties précontraintes de l’ouvrage doit être fournie… Mais elle ne le sera que partiellement. Cette alliance de deux principes statiques différents va échouer.

Eugène Freyssinet à la rescousse

Eugène Freyssinet prend les opérations en mains pour reconstruire la couverture. En renforçant les fondations, les ancrages périphériques, ainsi que les éléments porteurs, Eugène Freyssinet parvient à sauver le dessin et la forme mis au point par Guédy et Lafaille.   [©Marco Kany]
Eugène Freyssinet prend les opérations en mains pour reconstruire la couverture. En renforçant les fondations, les ancrages périphériques, ainsi que les éléments porteurs, Eugène Freyssinet parvient à sauver le dessin et la forme mis au point par Guédy et Lafaille. [©Marco Kany]

Le “psychodrame” technique débute alors. Refuser de commencer les mises en tension aurait risqué de déclencher des pénalités de retard. La période de congés et les précipitations de l’entreprise pour coller aux demandes d’Europe n° 1 s’y ajoutent.

Et là, ultime erreur, les mises en tension commencent. Et le voile de béton se déchire sur toute la longueur du bâtiment. Un seul recours : faire appel à des experts… qui déclinent l’offre. L’atout maître devient alors Eugène Freyssinet lui-même, que nul n’a pensé déranger pendant ses vacances pour le consulter. L’homme2 comprend de suite ce qui s’est passé. Pour faire simple : la mise en tension des câbles n’est pas la cause du sinistre. Elle l’a néanmoins provoqué.

Une rénovation lourde

Eugène Freyssinet prend les opérations en mains pour reconstruire la couverture. Et ce, à 75 ans ! Il impose des conditions rigoureuses et fait remercier tous les auteurs du projet de bâtiment ! En renforçant les fondations, les ancrages périphériques, ainsi que les éléments porteurs, Eugène Freyssinet parvient à sauver le dessin et la forme mis au point par Guédy et Lafaille. Les travaux se terminent à la fin de l’automne 1954.

Une intervention lourde de rénovation a été programmée au début des années 1980, confiée à l’entreprise Freyssinet International. Les six gros tirants transversaux ont été remplacés par des tirants-butons. Les câbles de 12 fils de 5 mm longitudinaux de la coque ont été échangés contre des paires de torons graissées de 15 mm plaqués sous la coque. De par son caractère unique, l’édifice a été classé Monument protégé en 1999.

Muriel Carbonnet

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