Val-d’Oise. “Je vous parle d’un temps. Que les moins de 20 ans. Ne peuvent pas connaître…”, pour ceux qui ont la “réf”… Mais là, même les moins de 40 ans sont concernés ! Nous sommes au début des années 1980, une époque où la culture et les arts explosent sous l’impulsion d’un ministre de la Culture, au sommet de sa popularité. Tout était alors possible.

Pour le projet artistique qui nous intéresse : l’Axe Majeur de Cergy-Pontoise, il aura quand même fallu un soutien indéfectible de plusieurs personnalités regroupées autour de l’artiste Dani Karavan. Comme Michel Jaouën1 , Bertrand Warnier2 , Claude Mollard3 ou Pierre Restany4 , pour ne citer qu’eux. Car le projet du sculpteur était alors considéré comme une opération de prestige, coûteuse à financer, sur des terrains qui intéressaient les investisseurs. L’équation ne pesait pas forcément en faveur de l’art. Mais la caution culturelle et “politique” envers l’artiste aura raison de ses adversaires.
La genèse de l’Axe Majeur
Mais revenons un peu en arrière… Encore une autre “réf” surannée s’impose : “La banlieue c’est pas rose, La banlieue c’est morose” (bon j’arrête là, on va deviner mon âge !). Elle prend ici tout son sens. Dans les années 1980, la problématique de l’art dans la ville s’impose comme une évidence. Cergy-Pontoise est alors une de ces villes nouvelles qui sont sorties de terre une décennie plus tôt…
Michel Jaouën, alors architecte-urbaniste de Cergy-Pontoise, repense la Ville et invite Dani Karavan, célèbre pour ses œuvres monumentales. Le premier contact avec son travail se fait en 1978. Michel Jaouën raconte : « C’est une amie qui, un jour, vient avec le catalogue de son exposition à Florence et me montre le travail de Dani. Ça fait tilt, je me suis dit, c’est avec lui qu’il faut travailler » .
Dani Karavan propose alors, sur les traces du travail préalable des urbanistes, une intervention artistique dans un paysage exceptionnel. Une vue panoramique plongeante sur les boucles de l’Oise et Paris. Naît alors un vaste projet d’un parcours sculptant ce dénivelé de 4 km et le paysage alentour : l’Axe Majeur. Un peu comme à la manière de Le Nôtre en son temps, mais transposé au XXe siècle. Dani Karavan passera 40 ans à le mettre en œuvre, soutenu, toujours au fil des années, par une élite culturelle… Et il deviendra le point d’orgue de la ville, véritable déambulation qui se rattache volontiers à l’histoire des grands tracés urbains.
Points de départ de l’Axe Majeur : La tour Karavan

Le point de départ de l’Axe Majeur est la tour Karavan au centre de la place Hubert Renaud (pas très éloignée de la gare RER) remaniée pour offrir une vue imprenable sur la capitale. Cette tour ouvre donc le bal. Tout en béton blanc, elle a été conçue comme un observatoire, un belvédère. Michel Jaouën, reprenant les mots de Dani Karavan, décrit cette réalisation comme « l’ouverture d’un opéra à partir de laquelle, on va voir tous les thèmes qui seront développés ensuite » . Symbolisant le début d’une exploration artistique et paysagère.

Pour habiller cette place, l’architecte Ricardo Bofill est intervenu, en proposant des immeubles en forme d’arc de cercle. Allez une petite anecdote en passant : lorsque Michel Jaouën a mentionné la présence de Dani Karavan, le “starchitecte” a tout de suite pensé à le « mettre dehors » . Toutefois, après un dîner qui a réuni les principaux acteurs, l’architecte a rapidement changé d’avis. Et cela a marqué le début d’une collaboration fructueuse.
Le béton blanc à l’honneur
Un des aspects techniques marquants du travail de Ricardo Bofill a été le choix du béton blanc. La formulation de ce béton a nécessité un travail minutieux pour assurer une uniformité dans la couleur et la texture du béton, quel que soit le moment de la mise en œuvre. « Il y a eu un gros travail technique qui a été fait, en particulier sur la qualité du béton » , se souvient Michel Jaouën. Ce matériau a été coulé avec des moules spécifiques pour garantir son uniformité, hiver comme été. Ce défi a été relevé grâce à la collaboration avec l’entreprise Bouygues, qui a joué un rôle clef. « Bouygues a été très complice, nous a beaucoup aidés aussi. »
Depuis cette place, se poursuit le parcours de l’Axe Majeur. Tout va bien à l’aller, c’est en descente… Le retour est, disons, plus compliqué : on les sent très bien, les marches ! Mais le paysage est à couper le souffle. A l’horizon, Paris, les tours de La Défense… Plus proches, les boucles de l’Oise, un plan d’eau… Autour, une végétation luxuriante, des vergers, des cyprès, des oliviers… En ce printemps, le retour des pâquerettes, des boutons d’or… On se sent bien.
Le chiffre 12 revient sans cesse

Puis, vient l’Esplanade de Paris, située au-delà des vergers anciens (2e station appelée Verger des Impressionnistes Camille-Pissaro) et le boulevard de l’Oise. « Ce lieu n’est pas anodin, car il accueille des dalles et des pavés récupérés de la cour Napoléon du Louvre. Ces vestiges historiques rappellent l’origine de l’axe historique de Paris, symbolisant le lien entre le passé et le présent » , indique Michel Jaouën.
Depuis cette Esplanade et dans le prolongement des vergers, on aperçoit alors des colonnes immaculées, qui semblent être 4. Mais ce sont bien Douze Colonnes en béton blanc, elles-aussi, qui se dressent vers le ciel. Elles évoquent à la fois le temps et l’astronomie. Le chiffre 12, celui du temps, reviendra d’ailleurs sans cesse dans l’élaboration des “stations” ou œuvres (comme les 36 m – 3 x 12 – de la tour sur l’Esplanade ou les 12 stations du parcours). Dani Karavan a voulu qu’elles soient le reflet d’un rythme naturel, intégrant ainsi une dimension poétique. Ces colonnes s’élèvent vers le ciel qui, le jour de notre visite, était d’un bleu majestueux…

Puis, toujours en continuant à descendre les marches, c’est au tour du Jardin des Droits de l’Homme – Pierre Mendès-France (autre grand homme politique qui a soutenu le projet). Ce jardin offre un espace de méditation et de réflexion, tout en étant un lieu de rassemblement pour les habitants.
Un dialogue permanent avec la nature environnante

Allez encore plus bas : la Passerelle de 330 m de long. Bon là, en acier : 700 t de charpente métallique. Cette passerelle enjambant le Bassin est devenue un symbole de la ville, « surnommée par les habitants leur tour Eiffel » , comme nous le confie Anne Tamisier, proche collaboratrice de Dani Karavan, qui a fabriqué les maquettes. Aidant ainsi à visualiser les concepts de l’artiste.
En-dessous de la Passerelle, le Bassin, espace aquatique artificiel de 146 m de long pour 1 200 m3 d’eau, reflète l’architecture environnante. Et là, les canetons de la saison suivent sagement ou pas leurs parents, en barbotant gaiement. Ce bassin crée un dialogue avec l’eau et offre un cadre agréable pour les promeneurs.
Enfin, l’Amphithéâtre Gérard Philipe, subrepticement “caché” en contre-bas de la Passerelle (on peut très bien passer sans la voir), accueille des évènements culturels et des performances artistiques. C’est là, par exemple, que la maison Vuitton a organisé son défilé de mode Cruise 2022.
Dans son dessin initial, Dani Karavan avait prévu que la Passerelle irait jusqu’au dans l’Ile astronomique, qui deviendrait ainsi la destination finale, en la reliant à la rive de l’Oise. Pour le moment, disons que la végétation a pris le dessus… En marge de l’Axe Majeur, sur la gauche de l’Ile, la Pyramide, figure cosmique par excellence, unit l’air et l’eau pour composer une mélodie subtile. Et toujours en béton !

Une œuvre toujours en devenir
Et tout au long de ce parcours, on croise des joggers, des familles, des enfants, surtout en ces vacances de Pâques… Les Cergy-Pontains se sont complètement appropriés les lieux ! Toutes ces œuvres ou stations donc, tout en étant diverses, partagent une esthétique commune et un langage architectural qui les ancre dans le projet global de l’Axe Majeur. Elles participent à la création d’un parcours vivant où l’art, le béton et la nature se rencontrent. « Dani Karavan considérait que les rayons du soleil, le vent, les arbres… faisaient partie des matériaux au même titre que le béton ou le métal. C’est une constante de son travail “site specific” » , explique Anne Tamisier.
Plus de 40 ans après et malgré le décès de Dani Karavan en 2021, ce projet continue d’évoluer grâce à l’association L’Axe Majeur et à des personnalités toujours autant impliquées. « Nous avons encore beaucoup de choses à réaliser » , concluent Michel Jaouën et Anne Tamisier. Avec son Axe Majeur, Cergy-Pontoise est aujourd’hui une vitrine de ce que peut être l’art public. Une véritable identité urbaine.
1Architecte et urbaniste de la ville nouvelle de Cergy-Pontoise (95).
2Architecte et urbaniste de la ville nouvelle de Cergy-Pontoise (95), directeur des études.
3A l’époque directeur des Arts plastiques du Ministère de la culture.
4Critique d’art influent de l’époque.
Retrouvez bientôt notre vidéo-reportage exclusive.
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