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Olivier Stocker : Dix ans de combat pour décarboner le ciment…

Longtemps confrontée à l'inertie réglementaire et institutionnelle, la démarche d'Olivier Stocker, patron de JPS Granulats, franchit aujourd'hui une étape importante avec le soutien de France 2030 au programme de recherche DemiBaC.

Côte-d’Or. A la tête de JPS Granulats, Olivier Stocker défend depuis près de dix ans une conviction industrielle : le calcaire micronisé non cuit peut permettre de réduire une part de clinker dans le ciment. Et, par conséquent, son empreinte carbone.

Longtemps confrontée à l’inertie réglementaire et institutionnelle, sa démarche franchit aujourd’hui une étape importante avec le soutien de France 2030 au programme de recherche DemiBaC (Développement de briques technologiques et démonstrateurs – Réalisations de premières industrielles associant l’offre et la demande) porté par JPS Granulats.

Ce programme est un appel à projets de France 2030, piloté par l’Ademe, qui soutient l’innovation et les démonstrateurs industriels. Ceci, afin d’accélérer la mise sur le marché de solutions bas carbone pour l’industrie. Ce dispositif cible les entreprises et organismes de recherche en mesure de faire émerger une offre française innovante sur les marchés nationaux et mondiaux.

Un projet visionnaire ou juste censé ?

Mais revenons au commencement… Il y a chez Olivier Stocker une certaine obstination à ne pas accepter que les choses soient immuables. Entrepreneur industriel et homme de terrain, il aime explorer de nouvelles voies, expérimenter. Et surtout, remettre en question les pratiques établies.

Son parcours en témoigne. Parti de la production de granulats, il a peu à peu développé des activités de fabrication de bétons. Puis, a créé une unité de micronisation de fillers calcaires, sur son site de Villers-La-Faye, près de Beaune (21). En 2016, il franchit une nouvelle étape, en lançant une cimenterie par mélange, un procédé industriel qui permet de fabriquer du ciment sans recourir à un four de cuisson. Sa démarche est fondée sur la volonté de valoriser au maximum le calcaire (carbonate de calcium) comme alternative au clinker, produit sur le site, dont un filler 0/63 µm. Ainsi que la remise en avant de l’approche fractale, souvent délaissée au profit du co-broyage.

Une première pierre dans un projet beaucoup plus ambitieux : repenser en profondeur la fabrication du ciment pour en réduire l’empreinte environnementale. A l’origine de sa démarche, un constat : la fabrication traditionnelle du ciment repose, pour une large part, sur le clinker, un constituant obtenu par cuisson à très haute température (1 450 °C) et particulièrement émetteur de CO2. Pour Olivier Stocker, une partie de la réponse se trouve dans une ressource abondante, disponible et encore insuffisamment valorisée : le calcaire non cuit et micronisé.

Une nouvelle approche qui présente un double intérêt

L’idée consiste à substituer une partie du clinker par ce calcaire, sans passer par les procédés énergivores nécessaires à la fabrication du clinker. Une approche qui présente un double intérêt. Une réducton des émissions liées à la production du ciment. Et la proposition d’une solution industrielle moins coûteuse que certaines technologies de décarbonation reposant sur le captage et le stockage du CO₂.

Unité de micronisation de fillers calcaires, sur le site de Villers-La-Faye, près de Beaune (21). [©JPS Granulats]

Mais encore faut-il que cette nouvelle approche soit reconnue par les normes et les référentiels techniques… Dès 2015, JPS Granulats engage donc un travail de fond sur la reconnaissance du procédé et obtient d’abord le marquage CE Ciments par son cimenterie par mélange. Ce qui a donné lieu à la modification du référentiel NF et l’obtention de cette certification, en 2018. Il fait ainsi reconnaître des ciments courants intégrant des taux de calcaire de 25 %, puis de 30 %. Une avancée importante qui dépasse le seul cadre de son entreprise : il ne s’agit plus simplement de commercialiser un nouveau produit, mais de faire évoluer les règles qui encadrent toute une industrie.

Faire évoluer les normes : Un combat de longue haleine

La suite du parcours est celle d’un combat technique, réglementaire et institutionnel. En 2022, Olivier Stocker constitue un dossier technique ambitieux, destiné à démontrer les possibilités offertes par une substitution beaucoup plus importante du clinker par du calcaire micronisé. Son objectif : atteindre les 50 % de calcaire dans certaines formulations. Ce travail fait l’objet d’une validation technique au sein des instances françaises de normalisation. Présenté dans le cadre des travaux européens, le dossier contribue à faire évoluer les perspectives réglementaires. Alors que les premières normes européennes relatives aux nouveaux ciments à empreinte carbone réduite encadraient encore assez strictement les proportions de calcaire, les travaux engagés permettent de faire progresser le taux autorisé jusqu’à 35 %.

En 2025, une nouvelle étape est franchie avec la révision de la norme ciment européenne NF EN 197-1. Celle-ci intègre désormais deux nouvelles familes de ciments – les CEM II/C et les CEM VI -, permettant d’atteindre jusqu’à 49 % de calcaire, avec une réduction importante de la proportion de clinker. Pour Olivier Stocker, cette évolution confirme la pertinence des travaux engagés plusieurs années auparavant.

Derrière ces évolutions normatives, il y a surtout la volonté de faire reconnaître un principe industriel : la décarbonation du ciment ne doit pas uniquement passer par la recherche de nouveaux matériaux ou par des technologies complexes de captage du carbone. Elle peut aussi reposer sur une meilleure utilisation de ressources minérales déjà disponibles.

Dix ans face à un mur institutionnel

Test de ciments ternaires. [©ACPresse]

Si les avancées techniques sont réelles, le chemin parcouru n’a pourtant rien d’un long fleuve tranquille. Depuis dix ans donc, Olivier Stocker multiplie les démarches auprès des administrations, des organismes de normalisation et des instances européennes. Il documente ses propositions, produit des études, échange avec les acteurs de la filière et tente de faire reconnaître les bénéfices de son approche. Son principal regret ? Que la pertinence technique de ses travaux ne se traduise pas plus rapidement en décisions concrètes.« Tout le monde est d’accord sur ce que nous expliquons. Personne ne conteste les éléments. Mais personne ne les étudie non plus. »

Le dirigeant pointe une contradiction dans les mécanismes européens de soutien à la décarbonation. Les dispositifs ont historiquement été construits autour des émissions directes des industriels et de leur consommation énergétique. Or, chez JPS Granulats, le procédé permet d’éviter une partie des émissions, qui seraient normalement générées en amont de la fabrication du ciment. L’industriel se retrouve ainsi dans une situation paradoxale. Il développe une solution permettant de réduire les émissions. Mais peine à entrer dans certains dispositifs d’accompagnement conçus pour aider les industriels à diminuer leurs propres émissions.

Olivier Stocker dénonce aussi une confusion persistante entre le ciment et le clinker, deux notions pourtant différentes. Selon lui, cette approche historique a contribué à figer les mécanismes réglementaires et économiques, alors même que les possibilités de substitution évoluent. A cette difficulté s’ajoutent les moyens limités d’une entreprise indépendante face aux grands groupes industriels. Les procédures sont longues, les évolutions normatives prennent plusieurs années et les investissements nécessaires pèsent lourds sur une structure de taille modeste. « Quand on est tout petit, on se bat tout seul, » résume Olivier Stocker.

Une situation d’autant plus frustrante que les technologies développées sont déjà opérationnelles et que les enjeux climatiques, eux, ne peuvent attendre.

DemiBaC : France 2030 reconnaît le potentiel de sa démarche

Quelque 800 000 € de subventions envisagées dans le cadre du soutien de France 2030 aideront à poursuivre les recherches. [©JPS Granulats]

C’est dans ce contexte que s’inscrit aujourd’hui le soutien de France 2030 au programme DemiBaC. Monté par JPS Granulats, avec l’appui d’un consultant ABF Consulting, puis présenté aux organismes compétents, ce programme de recherche a été retenu pour son intérêt et sa crédibilité. Son ambition est de poursuivre les travaux autour des ciments à forte teneur en calcaire, en approfondissant la connaissance des matériaux, leurs caractéristiques et leurs interactions. Il s’agit de référencer les ressources disponibles, d’optimiser les formulations et de mener les expérimentations nécessaires à la démonstration de leur potentiel industriel, jusqu’à la réalisation de bétons. Autrement dit, DemiBaC vise à travailler sur toute la chaîne de valeur, depuis la matière première jusqu’au béton final, afin de démontrer les performances et les conditions de mise en œuvre de ces nouveaux ciments.

Le projet représente un investissement global de 1,8 M€, dont 800 000 € de subventions envisagées dans le cadre du soutien de France 2030. Pour JPS Granulats, cet accompagnement constitue une étape déterminante. Il doit permettre de financer une partie des travaux de recherche. Et de poursuivre des investigations que l’entreprise a, jusqu’ici, largement portées sur ses propres ressources. Pour Olivier Stocker, ce soutien a une portée qui dépasse sa dimension financière. « Cela révèle que ce qu’on dit doit avoir du sens. Enfin, on ose l’espérer. »

Après des années à défendre seul ou presque une approche, dont il estime la pertinence reconnue par de nombreux interlocuteurs, le dirigeant voit dans cette décision une forme de reconnaissance institutionnelle. France 2030 donne ainsi une légitimité supplémentaire à une démarche industrielle, qui a longtemps peiné à trouver sa place dans les dispositifs traditionnels d’accompagnement.

Il reste néanmoins lucide : les 800 000 € de subventions ne couvrent qu’une partie d’un investissement global conséquent. JPS Granulats doit continuer à engager des moyens importants pour faire avancer son projet. « C’est très bien. Après, c’est tardif », regrette Olivier Stocker. Une reconnaissance appréciée, mais qui ne saurait effacer les années de difficultés et les efforts financiers déjà consentis.

Aller encore plus loin : vers 65 % de calcaire ?

L’obtention du soutien de France 2030 ouvre désormais une nouvelle phase de travail. Pour Olivier Stocker, les possibilités de substitution du clinker sont loin d’avoir toutes été explorées. Si les évolutions normatives ont permis d’atteindre 50 % de calcaire dans certaines formulations, il estime qu’il serait possible d’aller, à moyen terme, jusqu’à 65 %.

D’autres paramètres techniques doivent aussi évoluer. En particulier les conditions d’essais et le rapport eau/ciment, afin de mieux prendre en compte les caractéristiques des nouveaux ciments à faible teneur en clinker. L’enjeu est considérable. Le ciment est l’un des matériaux les plus utilisés au monde et sa décarbonation représente un défi majeur pour l’industrie de la construction. Une réduction importante de la part de clinker, rendue possible par l’utilisation de calcaire micronisé, pourrait donc avoir des conséquences bien au-delà du seul marché français.

Une reconnaissance, mais pas encore le changement d’échelle espéré

Au terme de dix années d’engagement, Olivier Stocker ne cache ni sa satisfaction, ni une certaine amertume. Le soutien de France 2030 lui permet d’envisager la poursuite de ses recherches dans un cadre institutionnel enfin plus favorable. Mais le dirigeant attend désormais davantage qu’un accompagnement ponctuel. Il espère une véritable évolution des cadres réglementaires et économiques, indispensable pour permettre à cette technologie de se déployer à grande échelle. Car, à ses yeux, le principal obstacle n’est plus technologique. Il réside dans la capacité collective de la filière et des institutions à remettre en question des modèles établis depuis des décennies.

Son ambition reste intacte : démontrer qu’une décarbonation massive du ciment est possible, rapidement et à un coût maîtrisé. Ceci, en s’appuyant sur une ressource naturelle abondante plutôt que sur des procédés industriels toujours plus complexes.

Après dix ans à pousser les portes, Olivier Stocker a fini par en faire ouvrir quelques-unes. Avec DemiBaC et France 2030, son combat franchit une étape symbolique et concrète. Reste maintenant à transformer cette reconnaissance en véritable changement d’échelle pour toute la filière cimentière…

Muriel Carbonnet-Villenave

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